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Le retour du linoléum véritable
Par : Denise Proulx,
Magazine La Maison du 21e siècle

  Les manufacturiers l’appellent le « linoléum naturel » pour le distinguer des prélarts plus abordables fabriqués en chlorure de polyvinyle chloré (CPV, mieux connu sous son acronyme anglais PVC) qui l’a remplacé depuis les années 1950. Ce matériau de revêtement de plancher, composé presque entièrement de matériaux naturels biodégradables et renouvelables, est récemment devenu la coqueluche des professionnels de la décoration.

  « Cet engouement pour le linoléum vient de sa nouvelle gamme de couleurs et de ses qualités non allergènes, tout en demeurant un produit ininflammable et de très grande résistance aux égratignures », explique Bob Kozsukan, copropriétaire de la boutique Tapis Lipman, un important détaillant montréalais de linoléum.

  La popularité croissante du linoléum véritable, tant dans les maisons que les bureaux (où se font 90 % des installations), ne s’inscrit pas seulement dans la vague des matériaux respectueux de l’environnement. Il fait partie du changement de mentalité des propriétaires de résidence ou d’immeubles qui souhaitent intégrer une touche décorative à un hall d’entrée, une salle de bain ou une cuisine, tout en privilégiant un choix sain qui ajoutera à leur qualité de vie et préservera la valeur de leur propriété. En 1998, le magazine Environmental Building News estimait les ventes de linoléum par importation européenne aux États-unis à 25 millions (M) de dollars américains ($ US). Une goutte d’eau d’une valeur de 1 % dans le marché très lucratif (de 2,6 milliards $ US) du couvreplancher résilient détenu en majorité par Armstrong, qui fabrique surtout du vinyle. Qu’importe, la tendance lino est si lourde qu’Armstrong achetait, en septembre 1998, le second plus important manufacturier de linoléum au monde, la firme allemande DLW Aktiengesellschaft.

De la gloire à l’oubli
  Le linoléum tient son nom de son matériau d’origine, les graines de lin (linum en latin) et l’huile de lin (oleum). Son inventeur, un Anglais du nom de Sir Frederick Walton, était un fin observateur de la nature et un manufacturier de caoutchouc qui possédait du flair. En 1861, il a l’idée géniale de mélanger la couche épaisse et caoutchouteuse d’une vieille peinture contenant de l’huile de lin avec du liège moulu, sur une épaisse toile. Il fait breveter son invention deux ans plus tard, ouvre un premier atelier de fabrication de linoléum en Écosse et met en branle une vaste campagne pour inciter les Britanniques à couvrir le sol de leur résidence et de leur manufacture de ce produit qui s’entretient plus facilement que les lattes de bois. En 1872, une première usine américaine est ouverte, à New York (Staten Island), pour répondre à la demande des nouveaux riches de l’Amérique. En 1909, la firme Armstrong World Industries, qui allait devenir premier fabricant mondial du linoléum, construit à son tour une manufacture de linoléum à Lancaster en Pennsylvanie.

  Cet âge d’or du linoléum durera jusqu’à la fin des années 1940, alors que les usines de matériel de guerre sont converties pour fabriquer des produits ménagers à base de composés pétrochimiques, tout en associant des designers à la confection de modèles et de couleurs. L’arrivée sur le marché commercial du prélart de vinyle, offrant une gamme infinie de couleurs et de motifs plus attrayants les uns que les autres, facile à poser, à laver et à sécher, tue pour ainsi dire le linoléum, même si le nom continue à être utilisé par les vendeurs.

  Le vinyle se pose tellement dans les bungalows de banlieue qui se construisent par milliers, mais également dans les écoles, les hôpitaux, les édifices à bureaux, qu’en 1975 Armstrong ferme sa seule manufacture de linoléum. « Tant et aussi longtemps que le linoléum n’a pas commercialisé des gammes de couleurs attrayantes comme l’offraient les produits de vinyle, il avait beau être un produit plus résistant, cela ne changeait rien au goût des ménagères », raconte Bob Kozsukan.

Le vinyle : plus polluant
  Armstrong oppose une lutte commerciale féroce aux fabricants européens de linoléum, soit la hollandaise Forbo, qui détient 70 % du marché mondial, et l’allemande DLW. Mais dans les années 1990, avec la montée rapide des sensibilités aux produits chimiques, le linoléum revient en force. C’est alors que l’Institut américain des architectes, dans son Environmental Resource Guide, le consacre comme choix écologique et déplore l’aspect polluant du vinyle tout au long de son cycle de vie.

  Finalement, après des années de campagnes de relations publiques infructueuses, Armstrong achète DLW et cesse de dénigrer le lino. En 2003, l’Institut du vinyle, qui représente cette industrie, abandonne une poursuite contre l’État de New York. Celui-ci refusait de classer le vinyle parmi les matériaux « verts » éligibles pour un crédit de taxe.

Écologique et durable, le linoléum est un couvre-plancher
fétiche des designers. La compagnie Torlys l’offre en tuiles
ou en planches flottantes, posées sans colle et facilement
démontables.
Torlys
Des qualités exceptionnelles
  Les premières qualités du linoléum sont le fait d’être facilement recyclable et rapidement biodégradable. De plus, sa grande résistance à l’usure lui a valu le surnom de « plancher de 40 ans ». De plus, il se décompose essentiellement en vapeur d’eau et en bioxyde de carbone. Des avantages significatifs dans un contexte où l’enfouissement des plastiques est une importante source de pollution des eaux souterraines.

  Le linoléum a le désavantage de se vendre entre 3 $ et 5 $/pi2, soit le double ou même le triple du prix de la tuile de vinyle, principalement à cause du temps de fabrication exigé, d’une durée de six semaines. Il est composé de fibres et d’huile de lin, de bran de scie, de calcaire, de liège et de pigments mélangés, le tout pressé sur une base de jute. Ses seuls ingrédients chimiques sont le scellant d’acrylique appliqué en fine couche de surface et le zinc qui sert d’agent séchant. Tous deux sont également biodégradables.

  La production des ingrédients du linoléum est également peu polluante. Les sols, principalement américains et canadiens, où se cultive le lin ne demandent que très peu de fertilisation, dont aucun ajout de phosphore. Le lin est en général cultivé dans un cycle de trois à six ans en rotation avec d’autres céréales. Le bran de scie est acheté des scieries nord-américaines, tandis que le liège, un sous-produit de la fabrication de bouchons et de joints d’étanchéité, et les écorces de pin dont on extrait une résine proviennent du bassin méditerranéen, particulièrement du Portugal. Le jute est acheté de plantations du nord-est de l’Inde et du Bangladesh. La pierre à chaux est utilisée comme un filtre, et le dioxyde de titane est le principal pigment utilisé.

  Tous ces matériaux sont mélangés dans un grand bassin. S’en suit une injection d’oxygène pendant 24 heures, de manière à produire une gelée, appelée ciment. Celui-ci est mis à vieillir pendant plusieurs semaines avant d’être à nouveau mélangé au bran de scie, au liège, au calcaire et aux pigments. Les granules qui en ressortent sont roulés en feuilles, dans un procédé qui y imprime en même temps un design. Ces feuilles sont pressées sur du jute et cuites à la chaleur. Les rouleaux sont ensuite séchés pendant deux à trois semaines dans des chambres chauffées entre 66 et 82 degrés C.

Pose et entretien
  Les fabricants de linoléum recommandent d’utiliser une colle à base d’eau et à faible odeur. Par contre, la compagnie torontoise Torlys vend un linoléum monté sur une âme de fibre de bois à haute densité (HDF) et un endosde liège. De marque Uniclic, ce plancher flottant s’installe sans colle et peut être démonté et réinstallé dans une autre pièce au moins trois fois sans heurts. De plus, il ne requiert pas de sous-plancher parfaitement plat comme c’est le cas des tuiles ou rouleaux de linoléum. Les émissions d’urée formaldéhyde du HDF utilisé sont inférieures à celles qui sont exigées par la sévère norme européenne E-1, selon Torlys. Les planches et tuiles de linoléum Uniclic ont 9,8 mm d’épaisseur et coûtent 6 $ à 8 $/pi2.

  Le linoléum a aussi l’avantage de résister mieux que le vinyle aux égratignures et son scellant dure plus longtemps. De plus, il se nettoie plus facilement, à l’aspirateur ou à la vadrouille humide. Les taches d’huile et de graisse, les désinfectants et les solvants n’affectent pas son lustre et il résiste aux brûlures de cigarette.

  Comme il n’accumule pas l’électricité statique comme le fait le vinyle, le linoléum est très apprécié dans les bureaux et autres endroits où du matériel électronique est utilisé. D’ailleurs, il est souvent utilisé pour les comptoirs et dessus de plans de travail.

  Le rouleau ou la tuile de linoléum est habituellement disponible en trois différentes épaisseurs, 2 mm, 2,5 mm, 3,2 mm, mais il est aussi offert jusqu’à 9,5 mm pour les endroits commerciaux très passants ou recevant des charges lourdes. Les rouleaux mesurent 2,5 mètres de large, ce qui les rend peu pratiques pour couvrir les très petites surfaces. Taillé avec un Exacto ou un couteau de banane, le linoléum se travaille bien. Il est toutefois plus cassant que le vinyle. « Pour les petites surfaces, il est préférable d’acheter des tuiles de 50 cm par 50 cm (19’’ x 19’’). La pose en est grandement facilitée et il y a moins de risques de perte. On peut alors poser un scellant à joint entre les lisières de linoléum », suggère Bob Kozsukan de Tapis Lipman.

Les limites du lino
  S’il résiste bien à l’humidité et aux moisissures, le linoléum est par contre déconseillé dans les endroits aspergés d’eau, comme le pourtour des piscines.

  À part le fait que le lin nord-américain traverse deux fois l’Atlantique, la seule critique environnementale sérieuse adressée au linoléum est sa forte odeur qui dure quelques mois. En 1995, un journal scientifique danois, Indoor Air, identifiait plus de 20 composés organiques volatils émis par le linoléum, dont l’acide hexanoïque. Ces gaz sont le produit de l’oxydation de l’acide linoléique présente dans l’huile de lin. Certains spécialistes déconseillent le linoléum car ces gaz peuvent in-commoder certaines personnes asthmatiques et hypersensibles, surtout dans les endroits mal ventilés. Si les émissions diminuent rapidement, elles peuvent perdurer si le linoléum est posé dans un endroit humide, par exemple sur une dalle de béton de sous-sol mal isolée. La mesure de l’humidité des dalles est absolument critique, disent les experts. Par contre, il n’y a aucune contre-indication pour un usage avec des planchers chauffants, qui accélèrent le dégazage du produit. D’ailleurs, la très faible quantité de gaz émis durant tout le cycle de vie du linoléum empêche la croissance bactérienne.

Conclusion
  Bref, malgré sa forte odeur qui peut incommoder certaines personnes mais qui s’atténue rapidement, le linoléum est un couvre-plancher écologique reconnu. Il provient de sources naturelles renouvelables et abondantes, il est bactériostatique, très durable, facile d’entretien et biodégradable, ce qui génère d’importantes économies à long terme en plus de minimiser toutes formes de pollution. L’important est
de bien l’installer et de le protéger de l’humidité excessive. Dans les années à venir, sa popularité devrait continuer de croître car c’est aussi un matériau acoustique et confortable (après tout, c’est du liège), et les fabricants ne cessent de nous épater avec une vaste palette de couleurs très jolie. Et, tout comme dans le cas du vinyle, l’on peut créer des designs personnalisés en mariant différents jeux de couleurs à l’aide d’un fusil à soudure, mais avec le linoléum on évite les émanations pétrochimiques toxiques.

Source principale :
Environmental Building News, octobre 1998 : www.buildingGreen.com

Forbo Industries : (514) 990-9700 www.forbo.com

Tapis Lipman : (514) 737-5022 www.lipmancarpet.com

Torlys : (514) 731-6789 www.torlys.com


Denise Proulx, 2004
Magazine La Maison du 21e siècle
www.21esiecle.qc.ca
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